Extrait de L'écrivain, sa femme, le Porto et la tondeuse

Lucie a fait quelques pas dans la véranda, toujours silencieuse. Quand elle s’est retournée vers moi, j’ai compris que le combat venait de commencer.

—Tu pourrais au moins tondre la pelouse, a-t-elle lancé.

Je m’attendais à tout, je m’étais préparé au pire, mais je ne l’aurais pas crue capable d’une telle bassesse.

Tondre la pelouse, avais-je bien entendu tondre la pelouse ? Tondre la pelouse et détruire le spectacle que le monde consentait à nous offrir ? Une fois de plus, la main de l’homme détruirait sur son passage ce fragile équilibre,  cette merveille de précision?

—Plus jamais, tu m’entends, ai-je martelé, plus jamais je ne participerai à ce massacre !

Était-elle à ce point déconnectée de toute réalité pour me proposer une telle absurdité, avait-elle perdu tout sens commun ? La malheureuse, ne m’aurait-elle pas exaspéré que je l’aurais prise en pitié.

Elle s’est avancée d’un pas et s’est retrouvée si près de moi que j’ai cru un instant qu’elle allait me toucher, ce qui aurait été un comble. Au lieu de cela, elle a reculé en soufflant – et ce n’était pas beau à voir, croyez-moi – avant de poursuivre.

—Tu comptes rester encore longtemps à glander dans ton fauteuil ?

Et voilà, la discussion était à peine entamée et la vulgarité prenait le dessus. Un aveu de faiblesse de sa part, un manque flagrant d’arguments qu’elle essayait de masquer maladroitement. Peut-être les insultes allaient-elles suivre, si elle ne craignait pas de s’enfoncer encore ?

—Ma pauvre, tu ne comprendras donc jamais rien. Parce que je suis assis, tu imagines que je suis inactif ? Dieu que tu es bête. Tu oublies que je suis un artiste, ai-je répondu, gardant difficilement mon calme.

Elle a porté les mains à sa gorge avant de se mettre à tousser bruyamment, une pathétique parodie d’étranglement qui frisait le ridicule.

—Un artiste ! Tout ça parce qu’un jour, probablement par hasard, tu as pondu un texte vaguement valable qu’un éditeur compatissant a consenti à accepter ? Et depuis, tu te reposes sur tes pauvres lauriers. Et c’est moi qui suis bête ?

Mais elle ricanait, la salope !