Extrait de La ratification du protocole de Kyoto

Le moins que l’on puisse dire, c’est que j’avais vu juste en parlant d’année exceptionnelle. Difficile d’en être certain, on n’était qu’à mi-parcours, mais il était probable que les records seraient battus. Dès les premiers jours, cela se sentait. Au fil des semaines, la première impression s’était confirmée.

On avait un travail dingue, mais la fatigue était vite oubliée quand tombait la paie. Et ce n’était pas fini. Avec une température atteignant régulièrement les cinquante degrés, aucun risque de chômer dans l’immédiat.

D’habitude, chef oblige, Bill restait calé derrière son volant pendant qu’on ramassait les corps. Cette année, il devait nous aider. Ça le faisait bien râler, mais après tout, s’il voulait qu’on garde les meilleures statistiques, il avait intérêt à se bouger avec nous.

C’est fou la vitesse à laquelle on s’était habitués à notre boulot au tout début. Pas les deux ou trois premiers jours, bien sûr, après tout, c’était quand même des morts qu’on côtoyait, mais le cap avait rapidement été franchi.

Évidemment, il restait toujours le problème des cadavres en décomposition. Jamais agréable d’avoir un morceau qui se barre lors du transport. Sans compter l’odeur.

Mais ça, c’était quand les rabatteurs ne faisaient pas bien leur boulot. Ces gars-là étaient payés — moins que nous, mais leur travail était quand même plus facile — pour parcourir la ville, visiter les appartements et les maisons et nous appeler quand il fallait prendre une livraison.

Ils avaient suivi notre grève et étaient aussi rétribués à la pièce. D’ailleurs, on les soupçonnait de ne pas être trop regardants et d’arrondir leurs fins de mois en terminant le travail quand les gens qu’ils découvraient n’étaient pas encore tout à fait morts.

De toute façon, les hôpitaux étaient débordés ; à la limite, on pouvait considérer qu’ils abrégeaient des souffrances inutiles. Du moins, c’était comme ça qu’on voyait les choses, d’autant plus qu’on profitait aussi de leurs petits débordements.