Extrait de L'important, c'est la sauce

Hier soir, avant de me coucher, j’avais bien dû me rendre à l’évidence, ma sauce n’était pas aussi réussie qu’elle ne m’avait paru au premier abord. Bien sûr, il ne manquait pas grand-chose - en l’état, j’aurais reçu bon nombre de félicitations - mais c’est ce genre de petit détail qui fait la différence, c’est ce petit rien qui vous empêche d’accéder au Panthéon.

—Parce que je suis maintenant sa seule famille, elle répétait encore.

Les parents de Lucie étaient morts dans un accident de voiture, semblait-il. Elle me l’avait raconté dès notre première rencontre. J’étais à l’époque préoccupé par un lot de Haut-Médoc dont plusieurs bouteilles étaient bouchonnées et je n’avais pas retenu tous les détails de son histoire.

J’en étais à me demander si ce voyage prendrait un jour fin quand, à un carrefour, Lucie a pris à droite. Quelques kilomètres plus loin, nous sommes entrés dans le village.

Alors que Lucie se garait, quelques nuages ont fait leur apparition et je me suis demandé si le problème n’était pas dû à l’acidité des tomates. J’avais cru que les autres légumes pouvaient la contrer, mais, de toute évidence, je m’étais trompé.

Cent fois sur le métier remets ton ouvrage, et je comptais bien m’y atteler rapidement en ajoutant un morceau de sucre ou, à la rigueur, un trait de ketchup. Et le plus tôt serait le mieux, croyez-moi.

C’était une maison de briques rouges avec des fleurs qui pendaient au balcon, comme toutes les autres maisons du village. Il y avait dans la cour un vieux puits, une table et deux chaises en fer sur lesquelles on ne s’asseyait jamais. Il y avait aussi un vieux chien qui ne bougeait presque plus et deux chats qui le narguaient.

Le vieux nous attendait sur le pas de la porte. Lucie s’est précipitée pour l’embrasser.

—Oh papy, quel malheur ! elle s’est exclamée.

Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre et n’ont plus bougé pendant un bon bout de temps. Je suis resté en retrait, loin des effusions, plongé en plein doute, les oignons avaient-ils suffisamment fondus ?

Quand ils se sont séparés, Lucie m’a présenté.

—Papy, voici Marc, mon fiancé.

J’ai tressailli à l’annonce. J’ai serré la main du vieux bonhomme en bredouillant mes condoléances. Il l’a gardée un moment, me remerciant d’être venu, me bénissant de compatir au malheur d’un vieillard qui venait de perdre sa raison de vivre. Je n’ai rien répondu, j’attendais juste qu’il me lâche.

Ce qui semblait être le dernier rayon de soleil de la journée a laissé un trait sur la façade avant de s’effacer.

Quand nous sommes entrés, le ciel virait au gris. C’était fou la vitesse à laquelle le temps venait de changer. Entre parenthèses, les champignons m’avaient paru un peu fades. Fallait-il voir dans un mauvais choix de légumes la cause de mon échec ?